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Les Salauds

salaudsIn a nutshell: A défaut du soleil, Mlle Clara revient!  Elle nous parle de Cannes et du film de l’habituellement très talentueuse Claire Denis. Mlle Clara went to Cannes and reports back. Claire Denis’ latest murky movie Les Salauds (Bastards) seems more ingloriously thin than fulfilling and elaborate. To sum up “There is something rotten in the kingdom of the riches!”

Lorsqu’on va voir un film de Claire Denis, on sait a priori qu’on ne verra pas un film confortable. Mais on a aussi a priori l’assurance qu’on verra du cinéma, dans le sens le plus pur : vrai travail sur la photographie et la bande son, attention aux acteurs dans ce qu’ils ont de plus charnel… Mise en scène, donc, avec des partis pris forts. En entrant dans la Salle Bazin du Palais des festivals, après une heure patiente de queue — la moyenne à Cannes ­— on s’interroge aussi un peu sur le titre du nouveau Claire Denis : « Les Salauds » ; un titre qui claque comme une gifle, promesse d’un univers sombre. Et l’on n’est pas déçu de ce côté-là !

Sombres héros (et on n'est même pas au Mexique)

Sombres héros (et on n’est même pas au Mexique)

Tout commence par une soirée de pluie torrentielle : lumière ténébreuse, suicide d’un homme. Une jeune fille marche dans une rue déserte, esseulée, entièrement nue. Difficile au début de faire le lien entre ces deux images, mais on comprend assez tôt qu’il est question d’inceste, de cérémonie trash, de vengeance. Un homme à la cinquantaine virile, Vincent Lindon (toujours aussi dense) est contraint par sa sœur de quitter son métier de capitaine de bateau pour venir en aide à sa nièce en perdition (la jeune fille nue). Il s’installe dans un appartement vide d’un quartier bourgeois de Paris, au-dessus d’un foyer composé d’un homme déjà âgé (Michel Subor, inquiétant à souhait), de son épouse d’au moins trente de moins (Chiara Mastroianni, juste et sensuelle) et de leur jeune fils. Entre le nouveau voisin solitaire et la mère de famille oisive, l’attirance physique est immédiate. Et la rencontre charnelle fera des étincelles.

Lindon

Et on aura besoin d’étincelles dans ces profonds ténèbres

On pourrait avoir affaire à une histoire banale d’adultère bourgeois, avec ce couple désassorti formé par un septuagénaire fortuné et une jeune quadragénaire qui s’ennuie dans son grand appartement haussmannien. Mais Lindon n’a pas choisi cette femme pour rien. Il semble enquêter pour comprendre ce qui est arrivé à sa nièce enfermée dans une clinique psychiatrique, mal éduquée par une mère qu’on devine vite indigne.

Mère amère (de nuit)

Mère amère (de nuit)

Dans les méandres de cette histoire glauque, très glauque, on croise des seconds rôles incarnés par des figures fortes : Hélène Filière en conseillère de banque, le chanteur Miossec en acheteur de voitures de collection, Alex Descas en psychiatre, Grégoire Colin en petite frappe organisateur de partouze incestueuse… On est un temps séduit par l’histoire qui se noue entre Chiara Mastroiani et Vincent Lindon (que Claire Denis filme si bien). Mais on en vient finalement à se demander ce que la réalisatrice veut nous dire : que la grande bourgeoisie industrielle française est en décadence (voir l’usine de chaussures désaffectée en liquidation et qui produit désormais, selon Lindon, des produits cheap) ? Que cette décadence qui l’affecte se traduit par des dérèglements familiaux poussés à leurs extrêmes limites ? Epouse désoeuvrée, réduite au rôle de « pute » (dixit Lindon à Mastroiani) … Mère d’une adolescente désaxée, consentante face aux crimes barbares de son mari, celui-ci finissant tout de même par se suicider, saisi apparemment de remords…

avio

Salauds de riches ?

Mais pourquoi le malaise nous gagne-t-il ? Est-ce seulement parce que toute cette histoire est trop glauque ? Ou est-ce parce que cette fange est filmée avec une certaine fascination : transe morbide, ouverture et dénouement macabres esthétisants, bande sonore « hype » des Tindersticks nappant le tout ? Et surtout, si le psychiatre décide in fine d’obliger la mère indigne à regarder ce qu’elle n’a pu ni su empêcher — cérémonie abjecte — pourquoi contraindre le spectateur à VOIR lui aussi cette abjection ? Quel est le motif de cette punition ? Serions-nous tous, selon Claire Denis, complices consentants d’une abjection qu’il faudrait voir de face pour l’expier ?

A quoi bon

Stupéfaction et accablement ?

L’univers sombre auquel nous a habitué Claire Denis était souvent traversé de fulgurances sensuelles tempérant une âpreté faisant sens. Les Salauds ne nous offre guère d’échappatoire, et la nécessité du propos nous échappe.

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