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La Vie d’Adèle

originalIn a nutshell: Last but definitely not least: the Palme d’Or of the 2013 Cannes film festival. Inspired by a French graphic novel by Julie Maroh, Abdellatif Kechiche made a very touching love story between two young women his own. Raw and moving – the film has stired a fair bit of controversy due among others to its reportedly explicit sex scenes, this rather long film (almost 3 hours) left the jury and most of the press spellbound as well as our own Mlle Clara.

Première Palme d'or tirée d'une BD!

Première Palme d’or tirée d’une BD!

Le dernier vendredi de cette édition cannoise 2013, la queue était dense devant la « Salle du Soixantième » pour voir le film en sélection de Kechiche. C’est que le bouche-à-oreille était excellent, le film ayant été projeté la veille dans l’immense salle Lumière. Une de mes amies, qui n’est hélas pas pourvue du badge sésame « Presse », reste en rade dans sa ligne à elle, tandis qu’après une heure et demi de patience, j’entre enfin dans le saint des saints pour découvrir ce film monté dans l’urgence pour être à temps sur la Croisette — si bien que le générique en est encore absent.

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L’esquive d’une Marianne moderne ?

Les premiers plans du film ne laissent pas de doutes : on est bien dans l’univers de Kechiche. L’actrice qui incarne le rôle-titre est de quasiment tous les plans, la caméra s’attachant à son visage, ses gestes, sa démarche, dans une quête attentive et passionnée de l’être humain, dans ses trivialités comme dans ses fulgurances. Cette « vie d’Adèle » fait d’emblée référence à Marianne, le personnage de Marivaux du roman picaresque (la Vie de Marianne), manifestement un auteur cher à Kechiche si l’on en croit déjà L’Esquive. Le réalisateur prend au sérieux la façon dont les écrivains découverts à l’aube de la vie d’adulte nourrissent l’imaginaire, donnent à penser, influent sur les impulsions et les choix. Les professeurs sont dépeints par Kechiche avec un respect empathique pour le travail de passeur et d’accoucheur qu’ils peuvent avoir lorsqu’ils s’attachent à leur métier. C’est le cas des enseignants de la lycéenne Adèle. Et l’on peut penser que sa propre vocation de professeur des écoles (« institutrice » est le mot utilisé dans le film) n’est pas étrangère au plaisir qu’elle a éprouvé en classe de français. C’est au cours d’une de ces lectures à l’oral de La Vie de Marianne que le sujet du film est lancé : « «Je m’en allais avec un cœur à qui il manquait quelque chose, et qui ne savait pas ce que c’était…» Les lycéens sont interrogés sur le sens de ce « manque au cœur ». Prélude aux tâtonnements amoureux d’Adèle avec un garçon de son âge, avant de croiser dans la rue, comme dans un rêve, la fille aux cheveux bleus qui lui laissera un manque au cœur, sans qu’elle ne sache encore ce que c’est…

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La pièce manquante (allégorie en 3 heures)

La Vie d’Adèle s’attache à ce moment si particulier qu’est le passage de l’adolescence à l’âge adulte, cette tranche de vie entre 16 ans et disons 23 ans, où tout est nouveau, infiniment intense, dangereux, crucial, comme irréversible. Ce moment où se vivent les premières vraies histoires d’amour, la découverte de la sexualité. Et où se décident les choix professionnels qui engageront souvent toute une vie. Si le film de Kechiche a su remuer tant de spectateurs cannois conquis, c’est évidemment pour la force de sa mise en scène, la radicalité naturaliste de sa direction d’acteurs, l’audace inédite dans le cinéma d’auteur des scènes charnelles entre deux femmes, mais aussi certainement pour le sujet universel qu’il traite : pas seulement la naissance puis la décadence de la passion amoureuse et charnelle, mais aussi, il me semble, ce moment transitoire et absolument bouleversant de notre existence au sortir de l’adolescence.

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Premiers baisers des filles d’à côté

Kechiche, il l’a redit au moment de recevoir sa palme d’or, a voulu mettre en scène l’amour entre deux êtres au-delà de la question de l’orientation sexuelle. Et c’est comme cela que l’ont reçu aussi les membres du jury présidé par Spielberg, qui, soit dit en passant, a montré pas mal de hardiesse à primer ce film qui risque de ne pas sortir aux Etats-Unis dans des réseaux de salles lambda. Disons que la force de La Vie d’Adèle c’est de ne pas occulter la question de l’hétérosexualité vs l’homosexualité, avec les interrogations du Sujet sur ses orientations personnelles, les réactions diverses de son entourage (amis, parents…), les combats à mener pour l’égalité des droits… Tout en réussissant à banaliser l’homosexualité en dépassant ce « particularisme » pour traiter de la passion amoureuse dans son absolu humain. La palme conjointe attribuée aux deux actrices du film apparaît ici parfaitement justifiée : Adèle Exarchopoulos et Léa Seydoux (alias Emma) livrent une interprétation ébouriffante de justesse, de vérité, à tel point que l’on croit assister à un pur documentaire.

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Est-elle pensive ou, de fatigue, est-elle morte Adèle?

La méthode de direction d’acteurs de Kechiche avait certes déjà prouvé son efficacité depuis son génial premier film, La Faute à Voltaire. On s’interroge sur la rudesse du tournage pour les actrices (laissons de côté les polémiques actuelles qui déchaînent les gazettes), qui ont payé de leur personne à un point qui, avouons-le, nous a à la fois subjugué et embarrassé. Les scènes de sexe sont d’une frontalité si criante de vérité, les longs plans-séquences laissant peu de possibilité à la simulation, que l’on hésite entre l’admiration médusée pour la captation de ce mystère du plaisir charnel, et la gêne d’entrer par effraction dans la chambre à coucher de voisines. A fortiori par l’entremise de l’œil d’un réalisateur, d’un homme mûr de surcroît. Eternelle question du cinéma comme dispositif voyeuriste/fétichiste phallocentré (cf. Laura Mulvey)… La dignité donnée au plaisir dans sa beauté nue et le respect empathique pour ses personnages tout au long du film font toutefois pencher le spectateur (la spectatrice ?) en faveur de Kechiche, qu’on a du mal à considérer comme un agent avilissant du patriarcat archaïque ! Dommage cependant qu’une vieille lune soit proférée vers le dernier tiers du film par un personnage de galeriste sympathique et qui pourrait passer comme un porte-parole du réalisateur : le plaisir féminin serait plus mystique que le plaisir masculin, plus cosmique, etc.  Ah bon ?

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Un bleu cométique plus que cosmique?

Le film de Kechiche fait près de trois heures, ce qui lui permet d’étudier, après la naissance et le déploiement d’une passion amoureuse, son érosion, son dénouement funeste, puis son épilogue après la séparation et les trajets de vie disjoints. Et c’est là l’autre sujet central de La Vie d’Adèle qui ne manque pas de force : si les deux jeunes femmes finissent par s’éloigner, c’est que le sentiment amoureux et la passion physique ne suffisent pas à dépasser les antagonismes sociaux. Le film montre en effet comment l’origine sociale des êtres les emprisonne dans l’imaginaire de leur classe. L’artiste, la fille aux cheveux bleus, a des parents qu’on imagine post-soixantuitards, hyper ouverts, cultivés, qui mangent des fruits de mer lorsqu’ils invitent la copine de leur fille, et offrent un vin blanc sélectionné avec la connaissance du gastronome. L’institutrice, fille de prolétaires, ne peut avouer à ses parents son homosexualité, et mange goulûment à table les spaghettis bolognaises que les parents cuisinent le jour où Emma est invitée. Une des observations très justes du film est le léger mépris qu’Emma et ses amis artistes et thésards éprouvent pour le métier d’institutrice d’Adèle. Il faudrait qu’Adèle devienne l’écrivaine qu’elle est en puissance, qu’elle s’exprime, bref, qu’elle réussisse sa vie, ce qui ne semble pas concevable si elle se cantonne à exercer son métier d’instit bien sympathique, mais… Kechiche épingle ce préjugé social, en donnant à voir la dignité, l’importance et la difficulté du métier d’enseignant pour les plus petits à l’orée de la vie.

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And the winners are …

Le film de Kechiche était donné par beaucoup gagnant dimanche avant la proclamation du palmarès, mais des hésitations  légitimes se faisaient entendre : Spielberg et son jury vont-ils oser ? Nous avons nous-même soupesé les personnalités supposées des membres du jury, en évaluant les chances que le réalisateur de Brokeback mountain (Ang Lee), que celui de Au-delà des collines (Cristian Miungiu), que les réalisatrices Lynn Ramsay et Naomie Kawase donneraient leurs suffrages, tout comme le feraient Daniel Auteuil et Christoph Walz. Et Nicole Kidman, sera-t-elle trop prude ? Mais elle a joué jadis dans Dogville, tout de même ! Et dans Eyes wide shut ! On aimerait bien être une petite souris pour assister aux débats de ces jurys cannois… En tous cas, en couronnant La Vie d’Adèle, Cannes a su s’affirmer comme un festival fidèle à une réputation qu’on espère perdurer : politique dans le meilleur sens du terme, artistique, audacieux.

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Amour

Amour posterEn résumé : On ne peut que saluer cette production de Michel Haneke qui dépeint avec justesse et force la lutte d’un couple face à la maladie. Une palme d’or bien méritée.

I had dithered as to when and whether to see Amour, given director Michael Haneke’s flair for the emotionally brutal. It was liable to make for a pungent watch; something that demanded handling with care and not just slotting in at the end of a long day. Eventually I just bit the bullet, though, and took myself to the cinema next door, the day before it was due to be taken off the big screen and into the cupboard screening room. I was duly duffed up by the power of the performances, and the beauty of this eloquent exploration of Amour.

A well-earned Palme d'or.

A well earned Palme d’or.

Amour is set entirely within a bourgeois Parisian home that was closely based on the Viennese home where Haneke grew up. It portrays the terminal degenerative illness of a retired music teacher Anne (Emmanuelle Riva), whose husband Georges (Jean-Louis Trintignant), also a retired music teacher, promises to care for her at home, come what may. The portrayal of their struggle with the physical and mental betrayals of old age while their souls remain so young is compelling and, as expected, unflinching. There is an undertone of rebellion and fury more commensurate with raw teenage angst than the worn-out clichés of old age; more evocative of the iconoclasm of a burgeoning counter-cultural movement than the quiet backwaters of bourgeoisie evoked by the film’s setting.

This is an old age that refuses to be swept under the carpet and mindlessly ‘othered’; the camera delves in deep. In coping with their situation the actors draw on all the courage, stubbornness, playfulness, sensitivity and educated guesswork of a life intelligently and meaningfully lived. Such ‘success’ in life makes it all the more unnerving to see their struggle, as there are few grounds for viewers to discount their struggle as failing to be ultimately relevant to them, too. The couple lived well, gave and received from the world, are comfortably off yet modest; nothing went ‘wrong’, their love has endured but its greatest challenge has waited until the end. Does love endure? Yes, but at such a price.

Chérie, how about we try to run away to a Hollywood romcom?

Chérie, should we try to run off to a Hollywood romcom?

Others struggle to help the couple and their shortcomings range from the clumsy yet well-intentioned, to the morally abhorrent. It’s one of those films that regularly leaves you wanting to intervene; it’s uncomfortable to feel so impotent. The film both rages against that ‘dying of the light’, but refuses a life without dignity or autonomy. The questions of selfishness and selflessness in the face of illness are brought to life compellingly: for whom and for what is Anne supposed to go on living? She refuses to see her well-meaning but overwrought daughter Eva (Isabelle Huppert) any longer; Eva bursts in anyway on her mother, who withers further at the shock.

Amour goes far beyond docudrama, despite the narrow focus of the action and the blow-by-blow nature of its depiction. That kind of a production would still raise important social questions, and presumably elicit a range of responses going from eye-rolling to hand-wringing. This would overlap with Louis Theroux’s excellent recent ‘extreme love’ documentary on Alzheimer’s disease, which I also highly recommend. Amour is a profusion of pirouettes of the camera, exploring particularly taboo areas in today’s hyperactive, doggedly youth-oriented society. It’s slow and agonizing, yet seething with energy –  a masterpiece for the big screen.

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The Tree of Life

In a nutshell: Some movies of 2011 have been seen and are still awaiting their reviews. Brace yourself, here comes the Palme d’or, no less, the both sublime and embarrassing latest work of the legendary Terrence Malick: The Tree of Life.

Le temps passe, le temps passe et on ne sait quand écrire. Certains films nous ont échappé avant le 1er janvier, shame on us, mais nous allons essayer de rattraper notre retard. A l’instar des deux ou trois précédentes critiques de votre serviteur, il va y avoir du mou dans la corde mais n’écrit-on pas dans les saints hadiths que selon le Prophète (bénédiction et salut soient sur lui) les actions doivent être d’abord jugés par leurs intentions. Alors, Terrence, cher Maître, accroche-toi à ta palme, pas sûr que tu reconnaisses ton film, l’un des plus saillants, des plus médiatisés de l’année tout juste passée.

La grâce ! (La volonté de puissance viendra plus tard).

Deux proches dont je respecte l’opinion et le goût, bref des êtres d’élite tout comme vous chère lectrice (et vous un peu aussi ami lecteur) ressortirent chacun de leur côté tellement enchantés de The Tree of Life qu’il eût fallu être bien sot pour ne pas se sentir intrigué. C’est accompagné de la première d’entre eux, partante pour une nouvelle séance, que nous allâmes, Miss J. et moi, nous confronter à la Palme d’or cannoise de l’année 2011.

Emerveillement et déception devant cette imposante (ronflante?) fresque familiale et universelle aux accents grandioses. Malick, virtuose de l’image, propose des séquences époustouflantes de beauté, mais en choisissant un récit éclaté et un ton de prêcheur susurrant. Il dilue sa poésie dans un mysticisme alambiqué et une non-narration terriblement longue. J’ai donc été tout d’abord renversé par sa sublime ouverture, si magique, si magnifique que j’ai tout aimé jusqu’aux dinosaures – car il y a brièvement des dinosaures, dont un magnanime -, pour ensuite être assez agacé par les chuchotements pénibles de Sean Penn et la lourdeur philosophique un rien absconse de la métaphore malickienne.

Etre Sean Penn : un destin

L’homme (ici un jeune garçon qui deviendra Sean Penn, il y a pire destin) y doit, après la mort de l’un de ses deux frères, trouver le juste milieu entre nature et culture, grâce et volonté de puissance, paix et violence, mère (Jessica Chastain à tomber de beauté) et père (Brad Pitt, intense et magnétique) sur une musique classique tonitruante (dont le Lacrimosa de Preisner). Le réalisateur pour ce faire revient à la création du monde afin de nous aider à mieux comprendre que ces deux forces s’affrontent depuis toujours. Et je vous rappelle que dans la tradition judéo-chrétienne, ce genre de création prend bien six jours, et c’est ce que vous ressentez dans votre fauteuil. C’est monumental, entre les hauteurs de l’Everest et le pompier d’un buste mussolinien.

Toute réaction est compréhensible pour ce film, de l’enthousiasme le plus absolu (sans doute lié à la déshydratation tant c’est long) jusqu’à la détestation la plus totale (peut-être lié au bail qu’on vous oblige à signer à l’entrée) car on y trouve de tout, moments embarrassants comme instants glorieux. Panache d’un projet original et ennui devant une baudruche métaphysique esthétisante … déception et émerveillement. Pour moi le premier sentiment prima sur le second, je le déplore mais espère, espère, sans doute un peu en vain, d’autres Moissons du Ciel et que Malick le funambule reste sur sa Thin Red Line plutôt que de chuter dans le Nouveau Monde d’un Thoreau pour les snobs ou d’un Heidegger pour les nuls.

En résumé :  Ce film de Terrence Malick m’a laissée complètement froide.

Terrence Malick’s Tree of Life pretty much polarized critics at Cannes last year, where it won the Palme d’or. There were boos and cheers in equal measure after the screening, and we were certainly intrigued to go and find out what all the fuss was about. I’m afraid I was one of the people who really couldn’t understand what the point of the whole ridiculously long venture was. Some kind of overarching metaphysical directorial ambition was at stake apparently, but all I can (vaguely) remember was a grating narratorial whisper, some spectacular but gradually tiresome cinematography, and some characters (Brad Pitt et al) struggling to come to terms with small to giant sized disappointments in their lives. I’m happy for anyone who did find it momentous and stirring cinema, however.

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