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L’Inconnu du Lac

lacIn a nutshell: Third review from our Special Envoy to the Cannes film festival, Mlle Clara. This year: two major themes Money and Homosexuality, it’s the latter that Guiraudie explores in a very frontal yet very sensitive and relaxed way. One of the must see of 2013 according to both our talented reviewer and Thomas Vinterberg, Un certain regard‘s president of the jury.

A l’heure où l’on écrit, ce film cannois qui a fait le buzz (du ramdam !, note de M. D.), selon l’expression désormais consacrée, a reçu le prix de la mise en scène du jury d’Un certain regard, présidé cette année par Thomas Vinterberg. Ce n’est que justice, tant Alain Guiraudie confirme avec cet Inconnu du lac l’immense talent qu’il avait su démontrer dans Ce vieux rêve qui bouge (2001) et Le Roi de l’évasion (2009).

Je ne sais ps

Après la dame, l’homme du lac?

Un plan fixe sur un parking improvisé dans un bois à proximité d’un lac. Le bruit du vent dans les arbres. Le ciel bleu. Après-midi d’un mois d’août paisible. Un homme, silhouette svelte, se déshabille pour piquer une tête dans le lac limpide, où l’eau, lui dit un autre vacancier, est délicieuse. Plaisir de la nage crawlée : le corps fend l’onde avec aisance et énergie. Sur la grève, des hommes — que des hommes. Souvent entièrement nus. Ils bronzent allongés nonchalamment sur leur serviette, et parfois discutent. Les testicules et le sexe à l’air, filmés frontalement, dans une totale décontraction. Autour de ce lac, dans les bois avoisinants, ce sont des chassés croisés incessants, des étreintes fiévreuses ou lasses… Un voyeur à l’air niais se masturbe mollement en essayant d’apercevoir entre les buissons les couples éphémères. Le sexe est filmé avec honnêteté, réalisme, naturel : pénis branlés, sucés, éjaculant ; tout cela tranquillement, si l’on peut dire, comme l’évidence d’un verre d’eau glacé qu’on boit pour se désaltérer lors d’une chaude après-midi d’août. Et ainsi, jour après jour, le plan fixe sur le parking avec le vent dans les arbres scandant le passage des jours.

Je ne sais pas

Des hommes de l’ombre, plein soleil …

On apprend à mieux connaître Franck, le beau crawler, et Henri, un quadra attendrissant esseulé et bedonnant, seul ascète du lac. On se laisse saisir par la beauté de la nature, filmée avec sensualité ; on pense à Jean Renoir, à Partie de campagne, au Déjeuner sur l’herbe. On retrouve une certaine façon commune aussi de filmer avec justesse les gens simples, la classe ouvrière de Ce vieux rêve qui bouge, les gens du peuple du Roi de l’évasion — à l’instar de cet Henri, bûcheron de son état, ou de ce Franck, vendeur précaire sur des marchés… On a toutefois un peu du mal à s’habituer à ces organes génitaux filmés de face, crânement ! Et puis, quelque chose bascule. Un meurtre. Ce pourrait-être la Bête humaine (toujours Renoir), mais non, pas de psychologie, pas d’explication, de chaînes causales. Celui qui est témoin de ce meurtre apparemment de sang froid, meurtre par lassitude d’un amant trop collant, est troublé. Est-ce son trouble qui le pousse dans les bras du criminel, obscur objet du désir de danger, de mort? Ou bien son attirance pour le ténébreux bel étalon est-elle plus forte que les scrupules, et que la crainte d’être à son tour la victime ? On ne sait.  Le dénouement, en suspens, laisse planer le doute sur l’issue de sa destinée.

Eros et Thanatos

Noires amours et Renoir

Alain Guiraudie nous avait déjà éblouis dans ses précédents films par son sens du cadre, sa science de la lumière, ses plans qui durent, silencieux. Avec son Inconnu du lac, il offre un film radical dans ses partis pris de mise en scène à la fois rigoureux et audacieux. L’audace réside dans la répétition de certains plans, créant un léger effet d’hypnose ; dans les béances du scénario anti psychologisant ; dans ces séquences nocturnes à la lumière hyper réaliste, épousant le point de vue des personnages qui n’y voient pas plus que les spectateurs (contrairement à ces fausses nuits auxquelles le cinéma classique nous a habitués). L’audace gît aussi évidemment dans la franchise des scènes de sexe, coït homosexuel qu’on n’a pas souvent vu filmé aussi frontalement dans un film d’auteur.

Un film de face et de fesse?

Un film de face et de fesse?

Si le film touche à une certaine métaphysique du désir et du plaisir (l’éternel eros et thanatos), il n’est jamais poseur, et on retrouve même ça et là l’humour que Guiraudie avait exprimé à plein dans son loufoque et déjà très chaud Roi de l’évasion. Le réalisateur, à travers le commissaire de police qui enquête sur le meurtre mystérieux, semble aussi discrètement lancer quelques questions éthiques sur l’égoïsme de ces hommes qui se rencontrent charnellement dans l’anonymat, sans se soucier qu’un des leurs ait pu être assassiné. Comme si de communauté, il n’y en avait pas, mais juste des égoïsmes qui se frôlent et s’entendent uniquement pour jouir le temps d’une étreinte passagère… Enfin, vous l’aurez compris, L’inconnu du lac n’est pas un brûlot en faveur de Madame Boutin, hein !

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Oslo, 31 août

In a nutshell: Did you have too cheerful a day? Mme BP has a perfect gloom-fest for you : a Norwegian adaptation of Drieu La Rochelle’s Feu Follet. One follows the final day of a suicidal young man. Sad? Depressing? Yes, but brilliant and beautiful as well. Not to be missed on any day or in any city.

Nouvelle adaptation inspirée du Feu Follet de Drieu La Rochelle, Oslo 31 août nous raconte – comme son titre l’indique, à Oslo un 31 août – la dernière journée de Anders (Anders Danielsen Lie).

Anders ou la joie de vivre à la norvégienne

Il fait beau en cette fin d’été. Le jour est lumineux et la nuit est quasi inexistante. Anders quitte la chambre où il laisse une jeune femme endormie. Il s’en va, sans un mot, dans une direction précise : le bord de l’eau où il charge ses poches de cailloux et emporte une lourde pierre dans ses bras, le tout pour visiblement se suicider. Est-ce un hommage à Virginia Woolf, car Anders est un journaliste ou écrivain raté ? En tous cas il rate ce suicide et retourne au centre de désintoxication où il est en cure depuis quelques années, soigné pour ses addictions à diverses drogues et alcools.

Cette journée du 31 août commence et Anders ne dit rien de sa tentative. L’ambiance est à la solitude totale dans ce foyer. Anders a droit, pour bonne conduite, à une journée à l’extérieur pour aller à un entretien d’embauche car on le croit sur le chemin de la guérison. Le voilà parti, tout d’abord chez un de ses vieux amis. Cette rencontre est certainement un des points forts du film. Son ami, Thomas, visiblement surpris par la visite, ne sait pas s’il vaut la peine de déranger sa vie de père de famille pour quelqu’un capable de se détruire si régulièrement par abus de substances variées. En même temps leur dialogue est tellement sincère qu’il ne peut faire autrement que de décrire la vie ennuyeuse et déprimante qu’il mène avec sa femme et ses enfants ainsi que dans son travail de professeur à l’université. Il lui donne rendez-vous le soir même, rendez vous auquel il n’ira pas, au grand dam d’Anders.

Il y a de belles alternatives aux rendez-vous ratés

La seconde rencontre est avortée. L’entretien d’embauche comme rédacteur d’une revue ne va pas jusqu’au bout. Alors que Anders a visiblement toutes les chances d’obtenir ce travail, il se sabote, ne voyant aucun sens à cette activité. Il passe alors un long moment à se promener dans la ville. Il s’assied à une terrasse où il entend toutes les différentes conversations alentours et en imagine les prolongements ; on est entre le réel et l’imaginaire. Puis il file au rendez-vous qu’il a pris avec sa soeur, mais c’est la compagne de celle-ci qui vient, car elle refuse de le voir.

J’arrête là le compte rendu de cette journée qui s’achève par un suicide réussi. Ce résumé partiel ne peut pas vraiment donner envie d’aller voir ce film et, pourtant, je l’ai trouvé remarquable à tous points de vue. Le scénario est brillant, les acteurs vertigineusement bons, l’atmosphère formidablement rendue par la mise en scène et la photo. Le contraste entre la ville ensoleillée, les espérances imaginées de tous les passants à poursuivre une vie belle et épanouie face au questionnement permanent du héros, jeune homme de 34 ans, sur le sens l’existence, de sa vie gâchée, bouleverse. L’interprétation de l’acteur principal, Anders Danielsen Lie, est exceptionnelle. Son visage est si expressif qu’on a l’impression de ressentir à chaque instant toutes ses émotions. On comprend, on compatit, on s’émeut de l’indifférence et la solitude de chacun.

Solitairement indifférente ?

Esthétiquement, c’est un film qui vaut le déplacement. Philosophiquement, il vous enrichira l’esprit et nourrira vos réflexions. Tout comme en son temps j’avais adoré Le Feu Follet de Louis Malle et son héros interprété par Maurice Ronet, aujourd’hui je m’enthousiasme pour le film de Joachim Trier et son acteur principal Anders Danielsen Lie. Son mal-être saisit dès la première image et ce malaise accompagnera tout spectateur jusqu’à la fin, d’où, peut-être, ce doute constant sur le “plaisir” de voir cette oeuvre.

Oui, le film est déprimant. Il reflète le mal de vivre d’aujourd’hui avec un grand talent et une réussite certaine. Peut-être donne-t-il une idée de la vie dans les pays nordiques ? Peut-être est-il simplement une réflexion profonde sur le sens de la vie ? En tout cas, je suis heureuse d’avoir vu Oslo, 31 août, même si je crois en avoir retiré des questions qui continuent à me hanter plutôt que du divertissement, car c’est un de ces rares films dont on n’est pas sûr avant d’y aller qu’il va nous plaire et après l’avoir vu qu’il nous a plu

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